Musée-Mémorial du Camp de Rivesaltes
Les Indésirables
Il existe des lieux où le temps ne passe pas.
Non parce qu’il s’y serait arrêté, mais parce qu’il s’y est déposé.
Le Camp de Rivesaltes est de ceux-là. Sa terre conserve la mémoire de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants qui y furent internés, déplacés, séparés ou oubliés. Républicains espagnols, Juifs étrangers, Tsiganes, familles déplacées, harkis : des destins différents, traversés par une même expérience de l’exclusion. Le camp devient alors moins un lieu qu’une stratification de mémoires où plusieurs histoires continuent de coexister. Les Indésirables est née de cette rencontre, pendant plusieurs années, j’ai travaillé dans les baraques du camp, parcouru ses ruines, consulté ses archives et rencontré les familles de ceux qui y avaient vécu. Je ne voulais pas produire une représentation historique. Je voulais comprendre ce que la matière avait conservé lorsque les voix avaient disparu, car la mémoire ne réside pas seulement dans les documents. Elle demeure dans la poussière, dans la terre, dans les murs fissurés, dans un morceau de tissu, dans une photographie oubliée au fond d’une boîte. Elle habite les choses les plus silencieuses. La terre de Rivesaltes est devenue le matériau fondateur de cette exposition.
Mélangée à l’eau et aux pigments, elle imprègne des draps confiés par les descendants d’anciens internés. Ces tissus, autrefois destinés à protéger les corps, deviennent les supports d’une mémoire collective. Ils ne représentent personne ; ils portent l’empreinte de ceux qui ont disparu. Suspendus dans l’espace, ils oscillent comme des présences fragiles entre disparition et persistance.
Au cœur de l’exposition, une vidéo-performance est réalisée dans la baraque 17 de l’îlot J, les archives racontent qu’une femme y perdit son enfant à la naissance. Cette disparition, parmi tant d’autres, est devenue le point de départ d’une œuvre où un lit, un corps et le silence composent une mémoire incarnée. Je ne cherche pas à rejouer le drame. Mon corps devient simplement un lieu de passage, un réceptacle temporaire pour une mémoire qui n’est pas la mienne mais qui continue d’habiter cet espace, le lit filmé dans la baraque rejoint ensuite le musée. Il est entouré de chaussures, de boîtes contenant des photographies, d’objets modestes dont la simplicité rappelle que les grandes tragédies de l’Histoire sont toujours faites de vies ordinaires.
Une autre installation prend naissance dans les archives du camp, avec les archivistes, j’ai consulté les registres des enfants passés par Rivesaltes. Certains furent déportés lors des convois vers Auschwitz. D’autres disparurent sans laisser d’autre trace que leur nom inscrit sur une fiche administrative. J’ai voulu rendre une présence à ces existences réduites par l’Histoire à quelques lignes d’écriture. Énoncer un nom, aujourd’hui encore, devient un acte de résistance contre l’effacement, les sculptures en terre cuite prolongent cette réflexion. Réalisées selon des techniques ancestrales, elles évoquent à la fois des récipients destinés à conserver la vie et des corps blessés. Des fragments rappelant des membres amputés interrompent leurs formes. Elles ne représentent pas des victimes ; elles témoignent de la fragilité de toute existence confrontée à la violence.
Les peintures et les dessins poursuivent ce même cheminement. Les matières s’y déposent, se superposent, s’effacent puis réapparaissent comme des palimpsestes. La mémoire n’y est jamais une image fixe ; elle est un mouvement continu entre apparition et disparition, cette exposition ne parle pas uniquement du Camp de Rivesaltes, elle interroge notre capacité à regarder les traces laissées par l’Histoire et à comprendre que les lieux continuent de porter ce que les sociétés préfèrent parfois oublier. Le mot indésirable, utilisé par l’administration française pour désigner ceux que l’on rejetait hors de la communauté nationale, dépasse ici son contexte historique. Il devient une question profondément contemporaine : qui décide aujourd’hui encore des vies qui comptent et de celles qui peuvent être reléguées à la marge ?
Je ne considère pas la mémoire comme un devoir. Je la considère comme une matière vivante, la terre retient les pas. Les tissus absorbent les corps. Les murs enregistrent les silences. Les archives conservent les noms. Et l’art peut, parfois, rendre perceptible ce qui semblait avoir disparu.
Mon travail tente d’habiter cet espace fragile où la matière devient mémoire, où l’absence acquiert une forme, et où le silence continue de parler.
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